Boimondau, 10 années d’expérience communautaire

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Collectif

Boimondau, 10 années d’expérience communautaire

Imprimeur : J-A DOMERGUE

30 novembre 1951

156 pages

Cet ouvrage a été réalisé 10 ans après la création, par Marcel Barbu, de la société « Boitiers de Montres du Dauphiné », à Valence, 41 rue Montplaisir.

L’histoire de Boimondau, ainsi transmise par quelques anciens compagnons, permet de comprendre un cheminement, le travail collectif accompli. C’est un document de mémoire humaine, fait peu de référence à des recherches dans les archives, qui ouvrent des envies d’apprendre et de comprendre.

Relire cet ouvrage 75 ans après, en connaissant plus précisément l’histoire des compagnons et leur évolution, donne un éclairage différent. Bien que les mémoires soient encore fraiches, le récit tient compte de ce qui doit rester pour l’Histoire.

En 1951, devenir compagnon n’est plus une absolue obligation. L’effectif des salariés progresse plus rapidement que les candidatures au compagnonnage. Tous les postes à responsabilité sont tenus par les anciens, ceux qui ont vécu les moments difficiles de 1941 à 1945, et déjà, on voit apparaitre la division entre les compagnons, les vrais, ceux qui ont lutté, et les salariés qui viennent pour gagner un salaire.

Nous percevons aussi cela dans la préface.

Pour la préface, les compagnons ont demandé à Marcel Mermoz, le chef de communauté encore présent à Valence.

Sur quatre pages (page 13 à 16), nous trouvons que quelques mots aigres sur Marcel Barbu :

«  Les Compagnons ont retracé eux-mêmes les phase de leur différend avec Marcel Barbu. Ils l’ont fait avec beaucoup plus d’objectivité que je ne l’aurais fait moi-même. Ils ont voulu être justes, être vraies, et c’est pourquoi à chacune des époques, le visage de Marcel Barbu se présente dans un éclairage différent. Son départ de la Communauté aurait pu être si simple et si beau ! Quelle tristesse de songer qu’il ne laisse dans notre souvenir qu’un imbroglio de roueries juridiques assorties de chantages, avec comme arrière-plan, une querelle de gros sous. »

 

Les compagnons n’ont pas demandé à Marcel Barbu, quelques lignes de témoignage, pourtant, il n’était pas si loin…

 

Dans son autobiographie « L’autogestion, c’est pas de la tarte », Marcel Mermoz écrit (page 76) : « Barbu m’avait convaincu. Nous avions les mêmes réactions : solidarité avec les vaincus, avec les pauvres. D’instinct. Aider les autres, les dépanner ; faire les terre-neuve, c’est une connerie monumentale, je tiens ça de ma mère. Barbu était pareil. J’admire un type qui, aimant l’argent, le donne ; les gens comme moi, qui sont des paniers percés et qui distribuent le fric, leur geste n’a aucune valeur. Barbu avait les moyens de production et les abandonnait sans contrepartie. Les moyens de production, c’est le pouvoir : il fallait tirer son chapeau. Je n’avais aucun doute sur la sincérité de Barbu, ça ne faisait pas de pli.

 

Un peu plus de vingt-cinq ans sépare ces deux écrits de Marcel Mermoz.

 

1951 : Marcel Mermoz doit affirmer son autorité, mais la tâche s’annonce ardue. Beaucoup de ses compagnons restent en effet fidèles aux idées de Marcel Barbu, vers qui penchent encore les cœurs et les loyautés. Mermoz lui doit d’ailleurs une dette immense : en le faisant sortir du camp de Saint-Sulpice, Barbu lui a sauvé la vie.

1978 : Le temps a passé, et Marcel Mermoz se livre avec plus de sincérité. Il replace l’action et les réalisations de Barbu au cœur de son propre parcours, comme pour mieux les honorer. Évoquer Marcel Barbu avec reconnaissance, c’est aussi, pour Mermoz, se grandir lui-même

JUILLET 1951. La Communauté fête le 10ᵉ anniversaire de sa fondation.

Cette manifestation se déroule parallèlement au départ du Chef de Communauté.

Les Compagnons ont eu la touchante pensée de demander au Chef qui s’en va la préface nécessaire. C’est trop d’honneur pour celui qui ne s’est voulu qu’un artisan comme les autres de cette réalisation dont nous pouvons tous être fiers.

Après dix années de travaux, d’efforts, de joies, de peines, c’est une œuvre collective, cimentée par l’amitié, renforcée par le combat, que nous sommes heureux de présenter ici.

La Communauté Boimondau est faite de la chair et du sang de tous ses membres. Elle n’existe et ne s’épanouit qu’à travers eux. Chaque pierre, chaque machine, le moindre outil, les réalisations sociales sont le fruit d’une pensée et d’une action communes. L’œuvre a été collective, réalisée au coude à coude, en équipe. On n’insistera jamais assez là-dessus.

De même que la Communauté, c’est l’œuvre de tous, ces modestes pages qui en tracent les étapes sont le travail de tous. Nous n’avons pas voulu qu’un seul écrive notre petite histoire. Cela n’aurait d’ailleurs pas été possible. Dans ces dix années tant d’événements, tant de choses se sont passées, enchevêtrées dans le temps et dans l’espace qu’il n’était pas possible à une seule mémoire d’en tracer un objectif tableau.

Tout au long de l’année 1951 les copains ont pris la plume, chacun décrivant les événements dans lesquels il se trouvait en position d’acteur. Puis, il y eut des réunions pour confronter les souvenirs, rectifier certaines dates, ajouter un détail que l’on avait oublié. La vieille garde du maquis a évoqué, comme en les caressant, les vieilles anecdotes des origines. On a exhumé des documents pieusement conservés. Et tout cela s’est fait entre copains dans une émulation joyeuse, entre copains qui s’aiment et qui sont fiers de retracer les étapes de leur travail.

Nous n’avons pas l’habitude de manier la plume et beaucoup d’entre nous ne savent pas encore trouver le mot juste ni la phrase bien équilibrée pour traduire tout ce que nous avons senti.

Ce travail d’équipe exprime la diversité de croyances, d’opinions, de sentiments, de points de vue de chacun. Face aux événements, nous n’avons pas réagi de la même manière, et surtout, nous n’en avons pas gardé la même impression. Fragilité du témoignage humain !

L’ensemble de l’ouvrage apparaît parfois décousu. Il y a des redites, des incorrections. Nous demandons l’indulgence du lecteur. Ces pages ont été écrites avec sincérité et avec ferveur. L’action de la Communauté s’est déroulée simultanément dans des lieux différents : Valence, Besançon, Paris, Mourras, sont les points géographiques qui hantent nos esprits. Il est difficile, dans un récit qui se déroule en multiples endroits, de présenter une histoire cohérente. Nous avons tout de même essayé de réaliser un tableau d’ensemble.

Il a fallu assembler tous ces morceaux où chacun avait mis tout son cœur. Cela n’a pas toujours été facile et nous devons remercier ici notre ami MIQUEL, pour son travail difficile et son dévouement.

Je n’aurais garde d’oublier aussi tout le dévouement apporté par Odette REBOUL pour l’organisation, la préparation et la présentation de cet ouvrage. C’est à ces deux dévoués amis que nous devons de présenter en temps voulu à ceux qui nous aiment et qui nous suivent ce bilan de dix ans.

Très fatigué par le difficile démarrage de la Cité Horlogère, je n’ai pu m’intéresser suffisamment à la rédaction de telle ou telle page de notre vie. C’est peut-être mieux ainsi. Les Compagnons ont retracé eux-mêmes les phases de leur différend avec Marcel Barbu. Ils l’ont fait avec beaucoup plus d’objectivité que je ne l’aurais fait moi-même. Ils ont voulu être justes, être vrais, et c’est pourquoi à chacune des époques, le visage de Marcel Barbu se présente dans un éclairage différent. Son départ de la Communauté aurait pu être si simple et si beau ! Quelle tristesse de songer qu’il ne laisse dans notre souvenir qu’un imbroglio de roueries.

Passons… Dans toutes les familles, il y a du linge sale. Nous avons fait la lessive depuis pas mal de temps. La vie continue et si les hommes ont leurs faiblesses, les idées demeurent et ne prospèrent qu’en s’incarnant. Telle est notre Communauté.

Pourtant, avec son éclatante réussite économique, elle ne serait qu’une petite chose si elle ne se doublait d’une réussite sociale. « FAIRE DES HOMMES », tel est notre but. Nous n’avons pas eu simplement comme ambition de créer une entreprise puissante et équilibrée, notre souci était de faire des boîtiers de montre pour faire des hommes.

Avons-nous réussi pleinement ? Il serait bien téméraire de l’affirmer. Pourtant, si faire des hommes, c’est développer chez eux le sens de la recherche du beau, du bien, du vrai, si c’est créé une solidarité virile entre eux et tous les hommes, nous pouvons répondre en toute tranquillité qu’un grand chemin a été fait.

Dans les conclusions de l’ouvrage nos amis verront non seulement les méthodes, mais les résultats. On parle beaucoup de promotion ouvrière, d’épanouissement de l’homme dans notre monde actuel. Notre bilan sur ce point est assez éloquent. Comme dernière démonstration, voilà que l’ouvrier bijoutier Georges MATRAS prend la direction de la Communauté.

Vieux pionnier de 1941, MATRAS apparaît constamment dans les périodes décisives de la Communauté : dans les durs débuts où l’on travaille sur les caisses, comme responsable du ravitaillement pendant le maquis, à la direction des ateliers clandestins de Valence. Après la Libération, les copains lui confient la responsabilité de la Section Termitage. C’est à Matras que l’on pense ensuite pour prendre la direction du Service Commercial. Le voilà aujourd’hui à la barre de la Communauté. C’est notre plus belle réussite.

Quand le pilote laisse la conduite du navire, il ne le fait qu’en des mains sûres. C’est en toute tranquillité que je vais me consacrer à d’autres tâches ; avec Georges Matras, la Communauté est en de bonnes mains.

Dans ce livre consacré à Boimondau, l’ensemble du mouvement Communautaire n’apparaît que çà et là, estompé par l’action intérieure de la Communauté. Bien des pages auraient été nécessaires pour montrer que le développement de Boimondau ne s’est fait qu’en liaison avec toutes les autres équipes qui en France ou à l’étranger œuvrent à partir de principes communs. Qui pourra dire tout ce que le Mouvement Communautaire et Boimondau, en particulier, doivent à Gaston RIBY, à ROQUETTE, à ANSELME et à tous nos amis de l’Entente Communautaire. Si nous avons aidé au démarrage, au soutien de bon nombre de Communautés, nous avons aussi beaucoup reçu. C’est parce que nous sentions que d’autres équipes comptaient sur nous que nous avons persévéré dans les moments difficiles. Les Communautés groupées dans l’Entente, se fortifient, s’étoffent et continuent chacune suivant leur propre orientation. Leur existence et leur persistance ont été pour Boimondau une sauvegarde contre le repliement stérile et égoïste.

C’est, un peu aussi, pour cette grande famille communautaire que nous avons écrit notre vie. Bien souvent, les équipes communautaires passent par les mêmes étapes, les mêmes erreurs. Nous voudrions tant éviter aux autres ce qui nous a fait du mal. Nous aurions été contents que nos amis du Bélier qui traversent actuellement une phase critique aient pu tirer à temps les leçons de la crise de Valence de 1946. On n’assisterait pas aujourd’hui au lamentable spectacle d’un créateur qui se déshonore une seconde fois et d’un chef de communauté qui s’en va, laissant le souvenir d’une déchéance dans le cœur de tous ses copains.

Pourtant, que de services ne devons-nous pas aux Compagnons de Besançon ! Nous n’oublierons jamais leur appui dans la difficile période de la clandestinité, la misère des Communautaires de Valence aurait été plus grande encore.

En terminant cette introduction, je voudrais remercier tous nos amis communautaires qui nous ont aidés de leur temps, de leur influence, de leur argent même. En premier lieu nos amis Dominicains d’Économie et Humanisme, les RR. PP. LEBRET, LOEW et surtout Henri-Charles DESROCHES. Ce sont eux qui ont fait connaître notre Communauté en 1943 et 1944 et à qui nous devons notre nom de ... Boimondau.

Nous nous excusons auprès de tous nos amis et camarades de France et de l’Étranger dont nous aurions voulu mentionner le nom ici : amis fidèles des mauvais jours, fonctionnaires, ouvriers, artisans, écrivains, commerçants dont plusieurs milliers nous ont permis, par leur souscription, d’entreprendre l’impression de cet ouvrage.

Qu’ils trouvent ici le remerciement et la reconnaissance de toute la Communauté.

Une première étape vient de finir. Une autre commence. Les épreuves et les succès passés sont pour nous un gage pour l’avenir.

Valence, le 14 novembre 1951.

Marcel MERMOZ.

Date de dernière mise à jour : 15/02/2026

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