Étoile-sur-Rhône 39-45

L’abbé Maxime Marnas pendant la guerre

Maxime Félix Valéry Marnas est né à la Chapelle-en-Vercors (Drôme) le 5 février 1903, dans une famille très religieuse. Son père, bourrelier, d’origine de Lussas au Sud de l’Ardèche, appartient à une famille qui a donné plusieurs prêtres à l’Église. Le frère de Maxime, Gaston Clément, né l’année suivante, reprend l’atelier de son père.

Que Maxime soit dirigé dans la voie religieuse ne surprend pas. Il quitte son village pour le petit séminaire de Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme).

Comme beaucoup d’étudiants, ses études sont coupées par le service militaire obligatoire, Maxime Marnas obtient un sursis d’un an avant de partir faire son service aux armées le 15 mai 1924. Pendant l’année du sursis, il passe le Brevet de Préparation Militaire Élémentaire [1] (classé 17e sur 30) ce qui facilite le choix du lieu d’incorporation.

Un village drômois - Le 8 juillet 1929, il est ordonné prêtre à la chapelle du Grand Séminaire de Saint-Paul-Trois-Châteaux par Monseigneur Pic (photo ci-jointe). Il commence son sacerdoce comme vicaire à Pierrelatte le 7 septembre 1929 (à cette époque, suivant l’importance de la paroisse, il y avait plusieurs prêtres : un curé et des vicaires) puis à Romans à Saint-Nicolas le 5 septembre 1931 et à Notre-Dame de Lourdes (toujours à Romans) le 6 août 1938. Aujourd’hui ce n’est plus de cas, les jeunes prêtres sont responsables de paroisse plus tôt.

Il est rappelé « sous les drapeaux » le 2 septembre 1939 au 15e du train, classé au  « service auxiliaire ». Réformé à Valence le 30 avril 1940.
Il reprend son service à Romans, service qu’il n’a pas réellement quitté, sa période militaire lui permet d’être très présent dans sa paroisse.

Il est nommé curé d’Étoile, il remplace l’abbé Kayser, curé à Étoile depuis 1935 (décédé en janvier 1953).
C’est son premier poste de curé, à près de quarante ans, dont dix ans de prêtrise. Il connait la paroisse d’Étoile, car il a une tante religieuse qui a enseigné à l’école Sainte-Marthe, école catholique de cette paroisse.

[1]   La préparation au service militaire a pour but de développer les qualités physiques et morales des jeunes Français, afin de les mettre en état de mieux remplir leurs devoirs de soldats et de citoyens dans l’armée. Le choix de la préparation est pris en compte lors de l’incorporation.

L’abbé Maxime Marnas arrive à Étoile le samedi 5 juillet 1941, vers 10 heures, il a fait le voyage depuis Romans-sur-Isère sur sa moto portant une valise sur le porte-bagage et les sacoches sont pleines à déborder de peu d’effets personnels et de quelques cadeaux de ses paroissiens. Il engage sa moto lourdement chargée dans l’étroite rue montante Vente-cul qui longe le presbytère et l’accompagne d’un ultime coup de rein pour éviter les ornières, le vent frais de ce mois de juin, s’engouffrant avec violence, balaye la rue et fait soulever sa soutane. Elle porte bien son nom cette petite rue, si les fillettes s’amusent à passer en courant, les dames évitent de l’emprunter, les bras encombrés, surtout si des messieurs stationnent un peu plus bas attendant l’envolé des jupons. À bout de souffle et aidée par les coups de pieds rageurs au sol, la moto arrive sur la place du théâtre, il faut dire qu’elle en a vu cette moto achetée à un vieux habitant de Romans pour une bouchée de pain « au prix du pain au marché noir » !

Marnas coupe le moteur de sa moto et reste un instant pensif devant la petite porte d’entrée du presbytère arrondie en ogive qui donne sur la place, une chaine pend à gauche de la porte.
Ça fait cinq ans que je demande à Monseigneur Pic un poste où je serai le curé de paroisse, j’espère que je serai à la hauteur, pense l’abbé pendant qu’il reprend son souffle.
Sans quitter la selle de sa machine pour la maintenir à la verticale, Maxime, encore essoufflé et sans attendre car il est déjà en retard, tire trois fois sur la poignée en bout de chaine auquel trois sons de cloche lui répondent. C’est Jeanne, la sœur du curé Kayser qui vient lui ouvrir et qui l’invite à entrer lui et sa moto. Pas facile à hisser la moto, car le seuil en pierre, usé au milieu par des siècles de passage, est haut.

La moto appuyée contre le mur du presbytère, Maxime fixe le clocher de l’église, de son église maintenant, il est si près que lui vient l’envie de le toucher, en effet, en moins de cinquante mètres de dénivelé, la moto a propulsé Maxine au niveau du toit de l’église.
Le presbytère est sur trois niveaux. Au rez-de-chaussée est garé le corbillard municipal, du matériel des pompiers et des communaux. Au deuxième niveau les appartements, cuisine, bureau et au troisième niveau des chambres pouvant accueillir une dizaine de personnes comme ce fut le cas il y a bien longtemps où la paroisse d’Étoile avait plusieurs vicaires pour servir les villages voisins : La Vache (qui a pris le nom de Beauvallon) et Fiancey (qui est maintenant Portes-lès-Valence), un sonneur et un sacristain.

En descendant le regard, à ses pieds, s’étant un beau jardin potager avec des petits poids ramant, des haricots et leurs longues perches, les pommes de terre qui sont déjà en fleurs et plein d’autres plantations pour la cuisine.

L’abbé André Kayser vient à sa rencontre et l’arrache à sa rêverie du bon repas pour midi : C’est Mlle Jeanne qui fait le jardin aidée par quelques paroissiens pour les travaux les plus durs et leurs bons conseils, elle n’avait pas fait de jardinage avant mais avec la guerre ça facilite la cuisine.
Après une poignée de mains énergique, il l’engage à le suivre dans son bureau.
-    Alors comment vont les romanais, pas trop soufferts de cette première année de guerre ? sont les premiers mots d’André Kayser.
-    En juin, la destruction des trois ponts sur l’Isère [2] a rendu la circulation difficile pour aller à Bourg-de-Péage ou à Valence, lui répond Maxime Marnas. Le 24 juin, l’armée allemande défilait dans la ville pour montrer ses muscles, puis les jours suivants, elle a organisé des concerts les après-midi. La population, principalement les jeunes, ont été très intéressés par les chars, mais les Allemands restaient sur leur garde.
-    Les Allemands, je les connais, poursuit l’abbé Kayser [3], je les ai subis dans les tranchées de la forêt de Saint-Gobain, en tant qu’aumônier à l’armée, j’ai accompagné de nombreux soldats durant leurs derniers instants.

Et c’est ainsi que les deux prêtres commencent leurs échanges sur la période actuelle et sur leurs deux expériences militaires très différentes. Kayser ancien combattant de 14-18 et Marnas qui a fait son service obligatoire en 1924, à 21 ans, et qui a rencontré les Allemands à Romans en 1940.

Vingt ans séparent les deux prêtres. Sensiblement de même taille, l’abbé Kayser plutôt brun avec de nombreux cheveux blancs, l’abbé Marnas, plus jeune, châtain, qui veut montrer, pour son premier poste de curé, qu’il a un dynamisme à revendre.

L’abbé Kayser fait visiter les lieux à son jeune collègue qui porte sa valise à la main : bureau, appartement où l’abbé Marnas dépose sa valise, salle de réunion… Pour conclure la visite : le presbytère est une vaste maison qu’il faut entretenir et Jeanne y passe beaucoup de temps. Étoile est vaste et le curé est souvent sur la route, il n’y a plus de vicaire depuis mon arrivée en 1935 et Monseigneur Pic ne parle pas d’en nommer un avant longtemps. Puis ils vont à l’église, Maxime frissonne, les premiers rayons du soleil de l’été n’ont pas encore réchauffé les murs épais datant du 10e et 11e siècle. Ils remontent l’allée centrale jusqu’à l’autel, après un moment de prière, ils se dirigent à la sacristie, l’abbé Kayser ouvre les armoires, les tiroirs, et en fait l’inventaire. Avant de sortir de l’église, le jeune abbé monte en chaire, prudemment, car elle est en mauvais état, et fait des essais de voix. Ils redescendent l’allée latérale, s’arrêtent devant l’autel Sainte Anne qui est la deuxième patronne de la paroisse après Notre Dame d’Étoile. Puis, ils rejoignent la salle à manger du presbytère accompagnés des cris des enfants de l’école catholique toute proche. Au menu, du lapin acheté la veille à un paysan et les premières pommes de terre du jardin. Jeanne s’est surpassée ! Le lapin qui a mijoté plus d’une heure dans la cocote en fonte parmi la sauce aux échalotes et au vin blanc, car le vin blanc d’Étoile ne manque pas au curé qui l’utilise chaque jour à la messe, la branche de thym qui tombe dans l’assiette de Maxime fait esclaffer Jeanne : vous êtes autorisé à vous resservir !
Et les pommes de terre en purée, quel régal !
Elle a voulu que ce repas soit le meilleur, elle devine que l’abbé Marnas doit aimer la bonne chère. Et puis c’est l’un des derniers repas avant le départ de son frère, elle voit bien qu’il a de plus en plus de difficultés à être attentif à ses paroissiens.
Quel délice, vous allez beaucoup me manquer Jeanne,  vous êtes sûr que vous ne voulez pas rester encore un peu à Étoile ? dit Marnas pour la taquiner et la féliciter.
Mon frère aura de plus en plus besoin de ma présence, laisse tomber Jeanne en le regardant tendrement.

Après le repas il se rend seul au château, car l’abbé Kayser doit terminer ses valises. Pour atteindre l’entrée du château, l’abbé Marnas traverse la place du centre encombrée de restes de bâtiments en ruines, passe sous la poterne dit « de Diane », tourne à droite et tire sur la chaine, un bruit de cloche au loin lui revient, il entend des pas dans les escaliers.
C’est Louis de la Boisse [4] qui vient lui ouvrir : Je vous attendais, allons sous le préau le café nous sera servi.
La terrasse supérieure où est situé le préau domine le village et le clocher est en face des deux hommes.

Louis de la Boisse sert le café, un vrai, il l’informe rapidement de la vie des paroissiens.
La famille de la Boisse est un important propriétaire terrien et possède de nombreux locaux dans le village dont ceux qui accueillent l’école privée dans la Grande Rue. Louis de la Boisse est aussi président du syndicat des agriculteurs créé par son père Jules et président de l’association des familles nombreuses. Trois bonnes raisons pour bien connaitre la vie du village.
C’est un pilier de la paroisse.

L’abbé Marnas fait quelques pas en descendant la Grande Rue pour se rendre à la mairie où Jules Bellier, maire de la commune depuis bientôt 40 ans, l’attend. Jules Bellier est issu d’une ancienne et illustre famille des Melleret composées d’avocat, médecins, militaires, prêtres… ils ont joué un rôle important pendant le période révolutionnaire. Jules Bellier, ancien combattant 14-18, est un important propriétaire terrien au hameau du Chez.

L’entrée de la mairie se fait par un escalier en pierres, sombre et froid, donnant sur un palier. À gauche l’accueil, à droite la salle du conseil et plus au fond le bureau du maire. Prévenu de son arrivée, le maire vient à sa rencontre.
Ils font le tour des problèmes de la commune en cette période difficile : depuis un an, nous respectons les nouvelles règles du gouvernement de Vichy et la population a majoritairement confiance au maréchal Pétain. De nouvelles organisations se sont mises en place. Les anciens combattants d’Étoile ont adhéré en masse à la Légion Française des Combattants, l’organisation qui regroupe tous les combattants 14-18 et 39-40, ce sont plus de 90 personnes qui se rencontrent. Pour la deuxième année, on m’a demandé d’en prendre la responsabilité, j’hésite.
Pour les jeunes, il y a les Compagnons de France qui ont de nombreuses activités sociales et culturelles, vous rencontrerez, c’est certain, les responsables. Notre docteur, Jean Planas, est très actif pour l’animation de la jeunesse, principalement le sport.
Je sens bien, ici ou là, quelques impatiences, mais pour le moment les Allemands sont loin de nous. Mon devoir est de maintenir la paix dans le village et je compte sur vous pour m’aider !

Avant de se quitter, le maire lui rappelle qu’ils vont bientôt se revoir pour la signature du prochain bail de location de la cure. L’abbé Marnas l’invite à sa première messe à Étoile du lendemain dimanche.

[2] Le pont Vieux, le pont Neuf et le pont sur le barrage de Pisançon.
[3] Citation du 8 mars 1919 : « Depuis son arrivée à la division en juin 1918, il n’a cessé de distribuer dans sa sphère au maintien du moral de la troupe. Notamment pendant l’avance à travers la forêt de Saint-Gobain [Aisne], s’est prodigué dans les postes de secours des régiments, portant aux combattants le réconfort de sa parole et de son ministère au mépris des bombardements les plus violents »
[4] Le patronyme complet est Louis de Parisot de Durant de la Boisse né le 15 août 1873 à Montpellier (Hérault)

À la messe de dimanche, l’église est bondée, l’information de l’arrivée d’un nouveau curé, annoncée depuis quelques semaines à chaque messe dominicale, a fait le tour du village. Les enfants occupent les premiers rangs sous la surveillance de Mademoiselle Marthe, les femmes privilégient les deux allées centrales et les hommes les deux allées latérales ou sur les bancs à l’arrière. La famille de la Boisse, au complet, a des chaises réservées.
Les deux prêtres apparaissent, l’assistance se lève, les cous se tendent pour mieux apercevoir le nouveau. L’abbé Marnas sait que tous ses gestes sont scrutés et qu’il doit s’appliquer.
L’assistance attend le moment de l’homélie. L’abbé Kayser monte en chaire, l’abbé Marnas va s’assoir à gauche de l’autel. La première partie du sermon sur l’Évangile du jour passe très vite et dès qu’il change de ton les têtes se relèvent.
Il annonce que, malade des suites de la guerre 14-18, il rejoint les religieuses du Saint-Sacrement à Montélimar comme aumônier. Sa sœur l’accompagne.
En quelques mots, il présente son successeur : l’abbé Marnas est né à la Chapelle-en-Vercors, il est issu d’une famille très chrétienne qui a donné plusieurs prêtres à l’Église, une religieuse et une enseignante pour l’école catholique.
Il quitte son village pour le petit séminaire de Saint-Paul-Trois-Châteaux, ordonné prêtre le 8 juillet 1929 par Monseigneur Pic, il passe deux ans à Pierrelatte.  Puis dix ans comme vicaire à Romans. D’abord à la paroisse Saint-Nicolas puis à Notre-Dame de Lourde. Il s’est beaucoup donné pour animer un groupe spécialisé, jeunes publics difficiles, il sait captiver les jeunes, en particulier les jocistes qu’il a formés pour qu’à leur tour, ils forment les autres.
L’abbé Marnas excelle en chant et vous vous en rendrez compte dès les semaines prochaines. Je peux vous dire que la paroisse de Romans regrette son départ, mais à Étoile, c’est en tant que curé, promotion bien méritée, qu’il sera à votre service. Je vous demande de l’accueillir et de l’aider dans sa mission, mais je n’en doute pas.

Si les paroissiens écoutent leur ancien curé, les regards ne quittent pas le nouveau. À la sortie de l’office, nombreux fidèles viennent le saluer, pour lui souhaiter la bienvenue ou par curiosité.
Maxime Marnas fait tout de suite bonne impression sur les paroissiens d’Étoile, sa jeunesse, sa bonhommie tranche avec son prédécesseur qu’ils évitaient pour ne pas subir ses colères soudaines, ils avaient l’habitude de passer par sa sœur pour toutes les demandes « délicates ».

Lundi matin, c’est le départ de l’abbé Kayser, les adieux sont de courtes de durée, il traine un corps fatigué à presque soixante ans. Nommé aumônier de l’orphelinat des Religieuses du Saint-Sacrement à Montélimar, sa sœur ne le quittera pas.
Sur le seuil du presbytère, l’abbé Marnas est seul, il doit rapidement s’organiser. À midi, il a rendez-vous avec l’école privée pour déjeuner avec les enseignants.

L’école se trouve à une dizaine de mètres du presbytère.
À l’arrivée il est accueilli par Louis de la Boisse, devant l’étonnement du curé, il raconte l’histoire de cette école : c’est l’idée de Margueritte, ma tante, elle a organisé une classe maternelle mixte, puis deux classes pour jeunes filles ainsi qu’une cantine pour les enfants venant de loin et tout cela dans des locaux appartenant à mon père Jules de la Boisse. Au décès de mon père le 8 octobre 1920, lors du partage, ces locaux me sont revenus, Ma tante Margueritte est décédée le 24 juin 1920, quelques semaines avant mon père, j’ai donc décidé de poursuivre son œuvre et c’est avec plaisir que je vois mes petits-enfants dans les classes.

Après la récréation de dix heures, les enfants entrent dans leurs classes. Ils ont été prévenus d’une visite importante.
La visite des classe commence par les plus petits et c’est par une « notre Père » que l’abbé Marnas est accueilli. Après un compliment pour l’enseignante et les enfants, l’abbé Marnas passe à la classe des 6-8 ans. Après une prière, la parole est donnée à l’abbé Marnas qui pose quelques questions sur la religion, s’assure que les filles disent bien leurs prière matin et soir et à chaque début de journée en classe, et demande qui n’a pas encore fait sa première communion.
Dans la classe des plus grandes, les filles lisent, à tour de rôle, des passages de la bible, suivi de quelques questions de l’abbé Marnas qui rappelle que les vacances qui viennent ne doivent pas les empêcher de participer aux cérémonies religieuses.
C’est l’heure de la sortie, une partie des élèves vont déjeuner chez eux, l’autre se rassemble et se dirige vers la cantine sous la surveillance de Mlle Hélène.

L’abbé Marnas apprécie le repas où l’on peut se resservir sans restriction. Il profite de ce moment pour faire part de ses recherches d’une personne pour s’occuper de la cure et du curé.
Comme si les convives s’attendaient de cette demande, tous lui propose Mlle Hélène Friquier qui surveille actuellement les enfants et dont sa sœur Marthe enseigne la classe de tout-petits depuis 1920.

En cette période difficile, ou chacun se méfie de l’autre, même pendant les moments de confession, l’abbé Marnas sens beaucoup de retenus, tout n’est pas dit. De nombreuses familles sont dans la peine ou dans l’anxiété, sans nouvelle des hommes qui sont soit prisonniers, on ne sait où, ou peut-être morts.
Il faut que le nouveau curé fasse preuve de patience pour ce faire accepter par la population. Les diverses manifestations doivent l’aider dans les premiers contacts. C’est la meilleure façon de connaitre et de se faire connaitre, car les manifestations de la commune ne manquent pas.


Fête de l’enfance et des mères
Il ne manque pas, la fête de l’enfance et des mères. C’est à seize heures et une bonne partie de la population a répondu à l’invitation de la municipalité.
Louis de la Boisse en tant que président des familles nombreux organise une causerie sur la famille où il exalte les vertus de la famille, ses joies, ses grandeurs et son rôle fondamental dans la nation. Louis de la Boise a toujours beaucoup de succès, les adultes aiment l’écouter.

De toute la journée l’abbé Marnas se garde bien d’intervenir, il trouve dans ce rassemblement tous les groupes de jeunes d’Étoile : le chorale des jeunes filles, les enfants des écoles qui ont récité des poèmes pour les mamans, les Compagnons de France qui ont joué quelques scénettes. Et pour terminer, la chorale entonne l’hymne au Maréchal. C’est la première fois qu’il est chanté en public à Étoile. En quelques mots, le maire conclut cette manifestation par une brève allocution. Des vives Pétain, vives la France et des applaudissements nombreux donnent à l’abbé Marnas les sentiments de la population.

C’est le moment du goûter pour les enfants, l’abbé Marnas va d’un groupe à l’autre et échange quelques mots. À son arrivée, quelques personnalités locales lui sont présentées, mais c’est au milieu de cette jeune population qu’il se sent bien.


Le 14 juillet
Il n’oublie pas toutes ces commémorations qui ont fait l’unité de la population. C’est le cas pour les 14 juillet, à peine évoquée les années précédentes, Marnas rappelle : Journée qui dans le passé fut la fête nationale et qui cette année, si vous le voulez bien, sera une journée de recueillement et de souvenir. Prions pour notre pays meurtri, divisé. À la messe de 7 heures, je voudrais vous voir nombreux, nous y prierons pour nos soldats, pour nos prisonniers.
Les prières pour les prisonniers de la commune (une quarantaine) sont dites au moins une fois par mois, en associant les morts des deux guerres mondiales : je vous demande de prier pour que les prisonniers reviennent, que la guerre inhumaine s’éloigne.
Ces prières sont redoublées quand le diocèse de Valence et celui de Verdun s’associent pour adopter les 100 000 hommes du Stalag XI A, les chrétiens doivent apporter des dons qui transitent par les aumôneries des camps.
À partir de 1942, aux prisonniers sont associés les travailleurs partis à la Relève, suivis par ceux partis dans le cade du Service de Travail Obligatoire – STO. Les premières victimes de l’un des premiers bombardements par les alliés le 3 mars 1942, sur l’usine Renault à Billancourt.
Les raisons sont nombreuses pour prier pour tous les absents.

Marnas ne se limite pas aux aides aux prisonniers, les appels à dons sont relayés quel que soit l’organisateur sur le terrain, car toutes les aides vont au Secours National. En hiver, il faut penser aux familles démunies des villes qui ont froid et faim. Les Compagnons de France font des quêtes à la sortie des offices, ou organisent des spectacles en après-midi. L’abbé Marnas insiste beaucoup auprès des paroissiens pour être généreux.


Les kermesses pour l’école libre
Comme la majorité de Français, l’abbé Marnas espère en le Maréchal et n’oublie pas d’en faire référence lors de la kermesse du 31 août : … elle est tout à fait dans la pensée du Maréchal et des organisations des fêtes qui dans la France entière vont se célébrer aujourd’hui…
Depuis deux ans, 1940 et 1941, aucune kermesse n’a pu être organisée et prive les écoles de moyens financiers. En 1942, l’abbé Marnas fixe des objectifs de travaux : construire d’un préau, aménagement de la cour, refaire en partie du toit qui s’écroule.


Rencontre du chef départemental des Compagnons de France
L’église se vide. Les dernières paroissiennes libèrent le curé. Au fond de l’église un homme prie, l’abbé Marnas ne reconnait pas la silhouette comme celle d’un de ses paroissiens. L’homme se redresse, le regarde, lui sourit et s’approche. Élégant dans un costume sombre, un coq est cousu sur la poche de la veste, il porte des lunettes à montures noires. Il a environ la trentaine. Il se présente : Gustave Coureau, chef des Compagnons de France du valentinois. Après de brèves banalités de politesses et tout en déambulant dans l’église dont la lourde porte se referme : je donne une conférence cet après-midi à 18 heures sur les questions sociales et en fin de réunion, nous aborderons l’organisation de la fête à Jeanne d’Arc de dimanche prochain. Le social est très important, car les jeunes sont inquiets de leur avenir et souhaitent, pour beaucoup, fonder un foyer, il ne faut pas les décourager.
Bien sûr que l’abbé Marnas est au courant de cette manifestation : Depuis plusieurs semaines les compagnons de France m’ont tenu informé et ils souhaitent participer activement l’organisation de la messe. Cette manifestation se déroulera après la messe dominicale et toute la population est invitée. Ce sera une grande fête patriotique !


Le 11 novembre
Il est interdit de commémorer la fin de la guerre 14-18 pour ne pas déplaire aux occupants allemands. Depuis 1920, le 11 novembre est un jour férié qui rappelle la défaite allemande de 1918, non travaillé, mais depuis 1940, c’est un jour travaillé comme les autres, les seules manifestations autorisées sont « discrètes », les morts seront commémorés le 1er novembre, jour de la Toussaint.

En 1941, à l’issue de la cérémonie du 2 novembre (fête des morts) Marnas annonce : il vous est demandé de vous réunir tous devant la mairie, où un cortège doit se former pour aller au cimetière rendre hommage à nos morts des deux guerres. Et pour le 11 novembre : nous célébrerons l’anniversaire de l’armistice de 1918 par une messe de communion à 7 H 30, au cours de laquelle nous prierons pour tous les soldats morts durant les deux guerres.
L’année suivante, le dimanche avant le 11 novembre : à l’issue de la cérémonie religieuse, il vous est demandé de vous réunir tous devant la mairie, où un cortège doit se former pour aller au cimetière rendre hommage à nos morts des 2 guerres.

Il invite les paroissiens aux différentes manifestations mais il ne participe pas à la conférence le mardi soir de Mademoiselle Suzanne Fouché, chargée de l’organisation des œuvres de la jeunesse, à vingt heures c’est trop tard pour lui. Pas plus qu’au grand rassemblement des Compagnons de France qui se poursuit par une séance récréative qui se donne à la salle des fêtes vers 15 H 30 et au feu de camp à la Puya ce soir à 21 H.

Ce sont des moments où le maire et le curé doivent agir ensembles. À la fin du mois d’août 1941, le maire Jules Bellier sonne au presbytère, il est introduit par Hélène dans le bureau du curé. Le maire, la mine défaite, explique la raison de sa venue : un jeune du village, René Despeisse, bien que cultivateur à Montéléger depuis son mariage, est très connu dans le village, prisonnier en 1940, interné au Stalag VI, il est décédé le 22 août, son corps ne reviendra pas, il est inhumé au cimetière de Lessewich en Allemagne. Sa jeune épouse a été prévenue, j’ai rendu visite à ses parents. Je propose d’organiser une cérémonie devant la plaque souvenir de 14-18 de l’église avant la messe de dimanche, qu’en pensez-vous ?
L’abbé Marnas a déjà organisé plusieurs enterrements depuis son arrivée et sait l’importance de ces moments de rassemblement et de prière : je serai présent avec vous, et je proposerai aux paroissiens de prier pour lui, sa famille et la paix.

Marnas sait aussi rappeler ce qu’il considère les années noires pour l’Église catholique : la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905. Chaque année une messe solennelle de requiem est prévue pour les auteurs des fondations spoliées par la loi de séparation.

Son installation dans le presbytère se passe bien et Mlle Hélène est très efficace. Les enterrements lui permettent de faire connaissance avec des familles dans la peine et découvre le corbillard tiré par le cheval de M. Fustier. Le cheval et le cocher sont habillés de noir, des femmes tiennent le pompon de chaque coin de la calèche.

C’est un incendie quelques jours après son installation qui va permettre à l’abbé Marnas ses premiers contacts avec les habitants de la plaine. Un violent incendie, au quartier Vercors, s’est déclaré dans la maison d’habitation de Jules Dorélon, actuellement prisonnier au Stalag XII A. L’intervention rapide des pompiers a évité le pire, les deux fillettes qui dormaient dans la maison ont été sauvées par leur grand-mère.
La Véore, qui est à moins de 400 mètres, a permis l’alimentation en eau en quantité et ainsi protéger une partie de la ferme.
Sitôt informé, l’abbé Marnas se rend sur les lieux du sinistre et apporte son réconfort à Mme Dorélon. Il fait connaissance avec les pompiers du quartier qui sont arrivés les premiers, il a un échange avec Paul Verd, paysan au quartier des Josserands qui est loin de faire partie de ses paroissiens.

Pour se rendre aux offices religieux dans l’église, l’abbé Marnas emprunte l’escalier de la cure qui donne directement en bas de la rue Vente-cul, proche de l’entrée de l’église. Le dimanche 10 mai 1942, il croise de nombreux jeunes habillés d’une chemise, d’une culotte, des grandes chaussettes qui montent jusqu’aux genoux et des brodequins. Un coq est brodé sur la poche gauche de la chemise, ils sont coiffés d’un béret avec l’insigne des Compagnons de France.
Il y a aussi des jeunes filles portant des robes longues, blanches pour la plupart, des fleurs dans les cheveux et portant un petit panier avec des coquelicots, des bleuets et des pâquerettes ramassés la veille dans les champs.
Tous ces jeunes, le porteur du fanion en tête, emboitent le pas du curé et pénètre dans l’église pour la messe dominicale qui a été avancée d’un 1/4  d’heure, ils vont s’installer, comme convenu avec l’abbé, en haut, à gauche, proche du vitrail de Jeanne d’Arc, seconde patronne de la France.
L’homélie du prêtre est très attendue, saura-t-il s’adresser à ses jeunes paroissiens ?
Monté en chaire, les premiers mots vont à cette jeunesse qui se mobilise pour faire la France de demain, et se tournant en direction de l’effigie de Jeanne d’Arc : Les paroissiens, encouragés par mon prédécesseur le Père Auguste Brunet, se sont cotisés pour offrir à notre église ce vitrail lumineux. Ils ont voulu rassembler ceux qui avaient sauvé la France : Jeanne il y a bien longtemps, les anciens combattants de 1914-1918 dont la liste est sur cette stèle, et aujourd’hui c’est à vous, jeunes de France, de relever le défi. Je ne doute pas, que le moment venu, vous ferez honneur à vos pères et grands-pères.
Et s’adressant à tous les fidèles : je vous invite à participer au défilé qui démarre à onze heures devant l’église. Et toute l’après-midi, sur la place de la République, il y aura des jeux au profit de nos prisonniers.

Pendant ce temps, sur la place du Théâtre, Angèle, une jeune lorraine, attend. Réfugiée à Étoile avec toute sa famille depuis 1940, elle est fière, mais pas très tranquille sur le cheval blanc du père Mounier, heureusement, le fils Mounier, jeune compagnon de France, est prêt à intervenir si nécessaire. Ne regrette-t-elle pas son enthousiasme quand sa grande sœur Jeanne a refusé la proposition de faire Jeanne d’Arc.
Angèle n’a jamais monté sur un cheval, elle a vraiment appréciée le temps passé avec le lieutenant André Capdeviol, aviateur, démobilisé en 1940 et qui passe quelques jours chez des amis à Étoile, il lui apprend à se tenir sur le cheval. Elle en a fait des jalouses…
L’attente parait longue et le cheval piaffe !

Les premiers paroissiens sortent de l’église, les dix jeunes filles d’honneur forment une haie en prolongement de la rue Vente-cul, le public se presse de chaque côté. Le curé va-t-il sortir de son église ? L’abbé Marnas apparait sous le porche et reste là, un peu en retrait. Il n’est pas à l’aise lors de toutes ces manifestations à la gloire de Vichy et du Maréchal, il n’est pas opposé, mais ne s’exprime jamais sur le sujet, il veut rester au service de tous. Il aurait pu, et on lui a demandé, bénir le cortège, il a prétexté que c’est dans l’église que cela doit se passer.

L’on entend le bruit des sabots du cheval descendant la rue tenu par la bride par Marcel Mounier. Quand Angèle droite, un peu raide, sur le cheval blanc apparaissent à la sortie de la rue Vente-cul, les applaudissements fusent, avec un peu de retenu. Angèle porte une croix de lorraine en bois autour du coup, c’est bien de Jeanne d’Arc qu’il s’agit aujourd’hui et nul ne sait de l’importance que prendra ce signe dans les mois avenir.
Le cortège s’arrête en bas de la Grande rue, il marque un temps d’arrêt de recueillement devant la plaque commémorative aux morts de 1914-1918.
Puis remonte la rue jusqu’au monument de la Fédération ou Angèle prend brièvement la parole. À chaque déplacement, chaque arrêt, les membres de la Légion des Combattants encadrent la cérémonie, ce sont eux, plus que les Compagnons de France, qui sont à l’origine de cet évènement. L’épouse d’Ernest Chaud, premier président de la Légion d’Étoile, a organisé un atelier de couture pour les habits de filles d’honneur, et a tenu à réaliser elle-même la tenue de Jeanne.

Retour à la place de la république où un mat est installé. Après la montée des couleurs, accompagnée par une trompette, tous entonnent la Marseillaise.
Dispersion pour déjeuner et rendez-vous pour la fête.

[5] Vitrail réalisé en 1919 par G. Thomas et E. Armand, peintres-verriers à Valence

Le curé n’a pas une très bonne santé, il est souvent essoufflé et doit suspendre ses activités bien qu’il souhaite ne rien laisser paraitre.
Il n’a pas pu continuer le jardin comme son prédécesseur, il est obligé de faire appel à ses paroissiens : votre curé n’étant pas producteur, il serait reconnaissant de l’aider dans le domaine du ravitaillement, et il rajoute pour montrer qu’il craint le froid : notre église est dotée d’un chauffage de fortune, je vous serai reconnaissant de bien vouloir réserver de temps à autre une buche de bois pour alimenter notre feu communautaire.


Toutes ces précautions et le soutien des paroissiens ne suffisent pas, ils ne sont pas surpris quand il leur annonce en juillet 1942 : Votre curé, dont la santé, vous l’avez constaté a été au cours de ces trois derniers mois a laissé beaucoup à désirer, à partir de demain [lundi 27 juillet] par ordre des docteurs pour faire saison de 21 jours à Allevard. Il laisse la paroisse en de très bonnes mains puisqu’il la confie au RP Moullin que vous connaissez.

La guerre ! L’abbé Marnas a une petite expérience de la guerre acquise lors des quelques jours de présence des soldats allemands à Romans dont il est resté à l’écart. Comme beaucoup de Français, il a eu la période de confiance au Maréchal, puis, à partir de 1943, le doute devient la certitude que l’Allemagne peut-être battue

À partir de la fin 1942, l’ennemi prend possession de tout le pays. La nationale 7 traversant la commune voit passer les véhicules militaires, d’abord italiens puis, à partir de septembre 1943, matériel et troupes allemands descendent occuper le Sud de la France.

Maxime Marnas n’a pas laissé de trace d’engagement dans la Résistance, mais le témoignage de Lucien Micoud  permet de croire qu’il avait choisi son camp.

C’est à son métier de maçon que Jean Champel avait dû ses premiers rapports avec la Résistance. M. l’abbé Maxime Marnas, curé d’Étoile, et le docteur Planas lui avaient demandé d’effectuer des sondages à l’église paroissiale (édifice classé), afin de retrouver la crypte.
Cela représentera de gros travaux, leur dit l’homme de l’art.
Le docteur Planas révéla alors : il s’agit de trouver une cachette pour les armes.
Dans ce cas, répartit Champel, je connais une bonne cachette : l’ancienne citerne sous la salle du cinéma familiale. On en resta là.

Depuis le 15 décembre, la circulation est interdite dans le département de la Drôme, de 20 h à 5 h en semaine et de 18 h à 5 h le dimanche. La messe de minuit du 24 décembre est annulée.
En février 1944, un détachement de soldats allemands occupe le château de La Paillasse et surveille les allées et venues entre la plaine d’Étoile et le village, la voie ferrée toute proche et toute la circulation sur la nationale 7.

L’abbé Marnas prend les précautions nécessaires : Malgré les difficultés de circulation, nous pensons que bien des personnes de la campagne pourront quand même venir. La cérémonie sera toujours terminée vers 9 H, ce qui leur donnera la possibilité de rentrer chez eux avant le couvre-feu.

Depuis quelques jours il y a un bruit sourd continuel sur la nationale 7, ce sont les Allemands qui fuient en direction de Lyon, l’avancée de l’armée américaine. L’abbé Marnas veut comprendre les conditions de vie des paroissiens de la plaine, il ne les voit pas beaucoup, ils vont à la messe aux Petits-Robins, c’est plus près. Il doit traverser la route, il est arrêté au hameau de La Paillasse et doit donner des sépultures à deux femmes qui ont succombé suite à un accident de la voiture allemande dans laquelle elles se trouvaient, elles venaient de Marseille. Il ne s’attarde pas, il griffonne les noms sur un morceau de papier, il réussit à conserver sa bicyclette réclamée par un Allemand et reprend la route, car un violant bombardement est en cours.
Quel triste jour ce 22 août, des soldats allemands fouillent des maisons, terrorisent les quelques passants qui osent sortir, incendie une maison soupçonnée appartenir à un résistant. Un petit canon, placé en bas de la grande rue, tire, par jeu, sur le clocher, fêlant la grosse cloche.

Ouf ! Le 30 août, les Américains entrent à Étoile

L’abbé Marnas a maintenu pendant toute la durée de la guerre les activités existantes sur la paroisse et même, il engage ses paroissiens à financer de nouveaux investissements : les travaux dans l’école privée et une nouvelle chaire inaugurée la 16 août 1944.

Date de dernière mise à jour : 13/05/2024

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