6 juin 1944 à Étoile

Le 6 juin 1944 à Étoile-sur-Rhône 

  

Le 6 juin 1944 à Étoile-sur-Rhône

  

D’après le témoignage d’André CLEYSSAC sur les événements du 6 juin 1944 à Étoile-sur-Rhône

Nous étions 3 bons copains au début de l’année 1944 - Jean Durand, ouvrier agricole, chez Monsieur Serre aux Ignes, Édouard Mavet 17 ans, chez ses parents à la Paillasse, et moi-même 19 ans chez mes parents à Basseau.

Notre principale occupation, le dimanche, était de jouer aux boules au café Robin à la Paillasse. C’est André Robin (propriétaire du café)  qui nous propose de faire partie de son groupe de résistance, dont, à ce moment-là, je ne sais pas grand-chose, si ce n’est que notre chef est le docteur Planas (commandant de la 4ème compagnie, 2ème bataillon).

Nous devons entrer en action le jour du débarquement allié. Une insurrection nationale doit avoir lieu. Notre rôle sera de couper la RN 7 et maîtriser le détachement qui se trouve au château de la Paillasse.

À la fin mai, nous recevons des armes qui sont stockées dans un petit  local , appartenant à Monsieur Potu, situé à quelques dizaines de mètres de l’école et parmi les habitations du hameau de la Paillasse, et à une centaine de mètres du cantonnement allemand dans le château de la Paillasse. Ces armes ont besoin d’un nettoyage, nous allons le soir les dégraisser et approvisionner les chargeurs. Nous en profitons pour apprendre à nous en servir, sans jamais réaliser de tir réel.

Le dimanche matin 4 juin nous finissons les préparations, le temps presse, on sent que le débarquement est proche.

Dynamitage du ponceau à la Paillasse

En effet, le lundi soir, Dédé Mavet vient me chercher. En arrivant au réduit où se trouvent les armes j'apprends que le capitaine Planas, son fils Richard, le gendarme Lafond, ainsi que le père Mavet vont faire sauter le petit pont de chemin de fer qui se trouve tout près. Ce ponceau permet le passage de l’eau d’irrigation, il n’est pas gardé.

Nous nous attribuons chacun une arme, des munitions, un sac à dos et nous allons nous poster en couverture, dans les digues de la Véore, au nord du cantonnement allemand. Nous attendons. Le retour du groupe se fait sans incident et à l’heure convenue et au point de rendez-vous, (route d’Étoile entre le Château de la Paillasse et Montagnier) nous retrouvons le capitaine Planas « en tenue ». La mission de pose des explosifs a réussi, nous attendons l’explosion qui se produit à l’heure fixée (une heure du matin). Avant de nous séparer le capitaine nous donne l'ordre de rentrer chez nous, mais il nous dit de nous tenir prêts le débarquement étant imminent. Mes deux camarades Mavet et Durand viennent avec moi à Basseau.

6 juin 1944

Le matin du 6 juin, vers 6 heures, nous voyons arriver Louis Robin, boucher au village, à moto sa mitraillette sur le dos, qui nous transmet l’ordre de nous rendre tout près de la Paillasse et d'y attendre les ordres. Il repart vers les Josserands, traverse le passage-à-niveau de la gare d’Étoile à la barbe du poste de garde des voies.

Nous partons aussitôt vers le quartier les Routes, sur un terrain qui est entouré de haies et de bois, tout près du cantonnement allemand, avec armes et bagages. Mon beau-frère, Gabriel Courbis se joint à nous. Arrivés là, nous retrouvons pas mal de gens, une quinzaine d’hommes, je ne saurais le dire avec précision, mais je découvre des personnes que je n’imaginais pas dans la Résistance. Nous attendons les ordres qui n’arrivent pas, Il est environ midi quand une rafale de mitraillette éclate. C’est un des nôtres qui, manipulant une Sten, l’a déclenchée. Les Allemands qui l’ont entendue, ne tardent pas à arriver. Une patrouille seulement avance le long du lit du canal des moulins. Quelques-uns de chez nous leur tirent dessus. Ils font demi-tour aussitôt.

En l’absence de chef nous décidons de nous replier à travers champs sur le village. Nous arrivons chez le Docteur PLANAS où règne une grande effervescence. Des fusils mitrailleurs sont postés à différents endroits, on dirait que la villa est assiégée.

Nous faisons notre compte rendu et signalons que les armes ont été enlevées du local et mises dans une baraque dans les champs où nous nous trouvions le matin. André Robin, le cafetier, ne souhaite pas qu’elles restent près de chez-lui. Ordre nous est donné de les récupérer. Un groupe de volontaires est constitué.

Je ne me souviens plus du nombre. Le lieutenant Riory est désigné comme chef.

À ce moment-là, un motocycliste arrive et il me semble qu’il dit au capitaine Planas qu’il a ordre de se replier avec ses hommes vers les contreforts de la Raye. Le capitaine lui répond : « Nous avons d’abord des armes à récupérer ».

Il se tourne vers le lieutenant et dit « Lieutenant Riory, allez-y ».

Un camion nous attend place de la République et nous emmène, par la route de la Paillasse, jusqu’à la ferme Combe où nous descendons.

Le lieutenant nous sépare en deux groupes : un avec Yves Margerie et André Escoiffier qui doit se diriger directement vers le moulin,  et un autre, dont je fais partie avec mes deux copains, sous les ordres du lieutenant.

Nous repartons un peu au nord vers la ferme Cabus. Nous suivons un fossé qui nous sert de tranchée. Le but est de prendre à revers les Allemands qui gardent la baraque où sont les fusils. Au départ, nous avons avec nous un fusil mitrailleur et quelques hommes. Nous sommes protégés par les digues et les haies. Au fur à mesure que nous avançons le groupe s’amenuise, même le porteur du seul fusil mitrailleur abandonne l’arme dans le fossé et disparait. À l’arrivée nous ne sommes plus que quatre avec quatre Sten.

Il y a eu dans cette tentative de récupération un manque de coordination. Les deux groupes qui devaient attaquer de front auraient dû attendre, pour commencer à tirer, que le groupe du lieutenant soit en place. Ce qui n'a pas été respecté. Quand nous sommes arrivés sur la position prévue la fusillade de nos collègues avait cessé. Le fusil-mitrailleur n’avait pas suivi. Après quelques rafales par nous tirées, et dans l’impossibilité de faire quoi que ce soit, la seule solution était de nous replier.

Les armes ne sont pas récupérées : fin tragique

Arrivés à notre point de départ nous constatons que le camion qui aurait dû nous attendre est reparti. Déception du lieutenant, puis nous voyons arriver Gabriel Viougeas qui a reçu une balle dans le bras. On lui demande où sont ses camarades, il ne le sait pas, il s’en va se faire soigner chez le docteur Planas. Ensuite ce sont Courbis et Félix qui reviennent. A la question : « Ya-t-il quelqu'un là-bas ? », ils ne savent pas

Notre chef les renvoie afin qu’ils fassent revenir tout le monde, s'il en reste. Il craint que les renforts ennemis arrivent trop vite. Après que nos deux camarades sont repartis nous prenons position dans les escaliers de la maison Combe.

À peine ont-ils atteint le fossé du moulin de Montagnier que les renforts allemands arrivent, ils sont nombreux, ils aperçoivent nos camarades, une violente fusillade s’ensuit, nos camarades réussissent à leur échapper. À ce moment-là le lieutenant pense que nous devrions nous replier.

Jean Durand dit alors « qu'on ne va pas abandonner les copains » (que nous croyons encore nombreux sur les routes) et puis nos renforts vont arriver pour nous aider.

Quelques véhicules ennemis (voitures découvertes) avancent le long de la route. Quand ils sont à portée de fusil nous ouvrons le feu avec nos « Sten ». Ensuite nous nous replions dans la cuisine, de la maison, située au premier étage. À peine entré le lieutenant nous dit qu'il ne faut pas rester là, il a le pressentiment que cette maison peut devenir un piège. Il sort et franchi, sous une violente fusillade, les quelques mètres qui lui permettent de descendre dans un hangar.

Nous sommes coincés dans la pièce. Par la porte, c’est une nuée de balles qui vient frapper le mur du fond, nous essayons d’ouvrir une porte intérieure, elle est fermée. Quand nous regardons la route nous voyons les Allemands embusqués, qui mettent aussitôt en joue. Puis c’est une grenade offensive qui arrive jusqu’au milieu de la pièce et explose. Je suis protégé par la table, mais reçois quand même un éclat dans le bras. Jean Durand est touché aux jambes. Édouard Mavet n'a que quelques égratignures. Nous sommes sonnés, nos oreilles sifflent. Nous pensons que notre dernière heure arrive.

Personnellement je tente le tout pour le tout, saute par la fenêtre et me trouve, tout étonné, derrière le mur de l’autre côté de la route. J’ai réussi à passer les quelques 20 mètres qui me séparaient de l’abri du mur du pavillon, malgré les balles sifflant au-dessus de ma tête.

À travers les récoltes je réussis à gagner le coteau d’Étoile. À un moment je me retourne et je vois Dédé Mavet qui a réussi à passer lui aussi, par miracle. Je me dirige alors vers la ferme Mounier à la Côte, où je vois du monde, ce sont les habitants de la ferme. Mais à peine arrivé, je suis pris à partie par un fusil mitrailleur qui tire de je ne sais où. Je repars à la course et subis le tir jusqu’à ce que je me trouve sur le chemin du Setty.

C’est vers Montmeyran où j’ai des cousins que je me dirige. En chemin je rencontre le Lieutenant René Ladet (Jeannot dans la Résistance, commandant de la 10ème compagnie, 2ème bataillon) et Henry, électricien à Beauvallon. Ils m’emmènent à la ferme Cros aux Bois où on soigne ma blessure que l’on désinfecte avec de l’eau de vie. Je passe la nuit chez mes cousins tout proches. Le lendemain mon père, prévenu, me conduit chez le Docteur Nivière. Il m’apprend que le lieutenant a été tué ainsi que Monsieur Combe et qu’on a retrouvé le corps carbonisé de Jean Durand et celui de Madame Combe dans la maison qui a brûlé.

Le camion était remonté avec le reste du détachement sans attendre le chef.

Peut-être, par notre action, nous avons protégé le départ de tous les résistants en retardant l’arrivée des Allemands dans le village ?

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