Essai d’interprétation

 

Par Michel DELIGNAT-LAVAUD

Ce monument soulève des difficultés d’interprétation, en raison des contradictions qu’il reflète:

- Contradiction entre une évidente vocation monastique et un usage paroissial attesté dès l’époque romane par le porche du mur nord.

- Contradiction entre un parti d’ensemble cistercien très dépouillé et la présence d’une ornementation sculptée (porche et chapiteaux).

- Contradiction entre une conception cistercienne inscrite dans la pierre et un rattachement bénédictin établi dans les textes;

- Contradiction, enfin, entre la signification architecturale de l’édifice (église priorale  cistercienne) et les caractéristiques du site d’accueil (place marchande très animée dès l’époque gallo-romaine et le Haut moyen-âge).

Ces antinomies, pour être levées, nécessitent le comblement de nombreuses lacunes documentaires. Il faut espérer que le surcroît d’intérêt qui se manifeste actuellement autour de Notre-Dame d’Étoile suscitera dans les prochaines années des découvertes susceptibles d’étayer l’interprétation du monument.

À partir des seules observations architecturales, je crois discerner quatre phases de construction.

Phase cistercienne

1-Dès la première (phase « cistercienne » originelle) semblent avoir été fixés définitivement le plan et la conception d’ensemble de l’édifice. Paraissent relever de ce concept initial aussi bien la nef et les collatéraux que le chevet, le transept et la croisée, exception faite de l’ornementation sculptée (chapiteaux, piliers, clef de voûte de la croisée) qui semble légèrement postérieure.

Attestent d’une conception cistercienne initiale :

- La dédicace à Notre-Dame, donnée significative mais non déterminante ;

- Le plan bernardin, comparable en particulier, à ceux de Fontenay et de Noirlac ;

- L’ensemble formé par la nef et les collatéraux: voûtement en berceau brisé de la nef, piliers de la nef dégagés de toute saillie pour l’adossement de stalles, consoles « en sifflet » supportant les retombées des doubleaux des collatéraux (à rapprocher de Leoncel ou d’Alcobaça):

- Le chevet plat, l’ébrasement et le dessin des baies, le voûtement en berceau brisé des bras de transept ;

- L’oculus polylobé du bras sud du transept.

Cette phase initiale peut-être située entre 1140 (dies a quo imposé par les caractéristiques architecturales et techniques de l’ouvrage) et 1178, date à laquelle l’existence de l’église est établie dans la dépendance de l’abbaye de Saint Chaffre-en-Velay.

Phase bénédictine

2-La seconde phase (phase « bénédictine » et « paroissiale ») parait avoir suivi de près la première. Peut-être même la première étape de construction n’était-elle pas achevée lorsque le projet primitif du maître de l’ouvrage a été infléchi. Cette seconde phase a dû comporter:

- La construction du porche, liée à la restitution au moins partielle du bâtiment à un usage paroissial ;

- Des reprises d’ouvrage ou des achèvements dont l’ampleur reste à déterminer, au niveau du chœur et de la croisée du transept;

- La sculpture des chapiteaux des colonnes de la croisée et des piliers du transept. La relative « maigreur » des chapiteaux par rapport aux fûts des colonnes et piliers qui les supportent laisse supposer une adjonction de chapiteaux sculptés non prévus à l’origine.

Cette seconde phase doit se situer entre 1178, date où est attesté le rattachement à Saint-Chaffre par le prieuré de Saint Marcellin, et 1250, dies ad quem imposé par les caractères stylistiques de ces ouvrages. Cette datation concorde avec l’hypothèse d’une intervention à Étoile de l’atelier de Geronus, actif dans la vallée du Rhône entre 1200 et 1230 environ.

En l’état actuel des sources documentaires, il est difficile de déterminer si Notre-Dame d’Étoile a été érigée par une communauté cistercienne en vue d’installer une fondation de moines blancs ou si cette église a été bâtie par des bénédictins de Saint-Chaffre eux-mêmes, sur les plans et avec le concours d’un maitre d’œuvre cistercien.

Encore qu’elle puisse surprendre, au premier abord, la seconde éventualité ne saurait être exclue a priori: abbaye bénédictine Saint-Chaffre n’était pas dans l’obédience clunisienne; il est établi qu’elle a subi l’influence de l’ordre de Citeaux et celle directe, de Saint Bernard lui-même.

Le fait certain est qu’à partir de 1178 au moins, Notre-Dame d’Étoile a relevé de l’abbaye de Saint-Chaffre par le rattachement au prieuré local de Saint-Marcellin. Cette circonstance explique, me semble-t-il, de manière convaincante, deux caractéristiques importantes du monument :

- La mitigation de la rigueur cistercienne originelle par l’adjonction de sculptures d’inspiration vellave (arc polylobé du porche) ou rhodano-provençales (chapiteaux de la croisée, piédroits du porche) ;

- L’aménagement du porche d’accès pour les paroissiens.

Dès lors que la cure d’Étoile était attachée au priorat de Saint-Marcellin, il est logique que les moines bénédictins, en aient tiré les conséquences architecturales en ajoutant la fonction d’une église paroissiale à celle, primitive, de l’église monastique.

Phase gothique et phase classique

3-Les deux dernières phases (phase « gothique » et phase « classique » ont dû voir successivement:

- L’édification des chapelles entourant le porche (XVe siècle) et celle de l’auvent du porche;

- La reconstruction du clocher(XVIIe) et l’abaissement concomitant du niveau de la toiture, probablement à la suite d’un incendie qui détruisit la charpente originelle et amena la repose de la toiture directement sur les reins des voûtes.

Quelques remarques, pour conclure, sur les qualités architecturales de l’édifice. La plupart des documents, brochures ou notices consacrées à Notre-Dame d’Étoile se bornent à mentionner le porche et les chapiteaux, fort beaux sans doute, mais qui ne sont que des ornements”

Deux points paraissent mériter au moins autant d’attention :

- L’architecture d’Étoile se caractérise tout d’abord par la perfection de la stéréotomie et de l’appareillage. Une telle qualité de maçonnerie, apanage d’une courte période comprise entre 1130 et 123O environ n’a jamais surpassée.

Si l’on veut bien songer que toute architecture vaut par l’emploi approprié du matériau, on conçoit que l’architecture cistercienne d’Étoile marque un apogée dans l’art de bâtir. Nul hasard évidemment, si ce sommet coïncide avec le renouveau spirituel qui a produit Cîteaux, Grandmont, la

Chartreuse et autres manifestations de la « folie de la Croix ».

- La visite intérieure du monument révèle d’emblée une particularité originale de l’église d’Étoile.

Dans les collatéraux, les consoles « en sifflet »qui servent de points d’appui latéraux s’abaissent, et leur profil se modifie à mesure que l’on progresse vers le transept. De-même, les piliers de la nef, du côté des collatéraux, reçoivent de subtiles modifications de profil géométrique : le tout a été agencé de façon a étirer la perspective, par l’abaissement artificiel du point de fuite vers les baies qui terminent les collatéraux (celle de gauche malheureusement occultée).

Cet ingénieux dispositif illusionniste confère à un bâtiment de dimensions somme toute modestes, une ampleur monumentale surprenante.

Il suffirait à montrer, s’il en était besoin, que Notre-Dame d’Étoile, loin d’être une simple église de campagne, est le produit d’une architecture monastique savante et l’œuvre d’un maître particulièrement accompli.

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